{"id":1995,"date":"2025-07-16T13:53:36","date_gmt":"2025-07-16T11:53:36","guid":{"rendered":"https:\/\/christophepruvot.org\/?p=1995"},"modified":"2025-07-17T11:59:28","modified_gmt":"2025-07-17T09:59:28","slug":"un-centre-social-sous-pilotage-le-risque-de-lalignement-institutionnel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/christophepruvot.org\/index.php\/2025\/07\/16\/un-centre-social-sous-pilotage-le-risque-de-lalignement-institutionnel\/","title":{"rendered":"Un centre social sous pilotage : le risque de l\u2019alignement institutionnel"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"text-transform:none\"><em>Par Christophe Pruvot<\/em><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Il est des sc\u00e8nes qui, sous leurs apparences anodines ou administratives, racontent en creux une histoire bien plus profonde. Celle d\u2019un glissement progressif, presque imperceptible, de ce qu\u2019\u00e9tait (et pourrait encore \u00eatre) un centre social, vers ce qu\u2019il devient lorsqu\u2019il se laisse absorber par les logiques de ses financeurs, lorsqu\u2019il s\u2019aligne sur les attentes institutionnelles, jusqu\u2019\u00e0 en \u00e9pouser la novlangue, les grilles de lecture et les modes de pilotage. Cette sc\u00e8ne, rapport\u00e9e dans le cadre d\u2019un comit\u00e9 de pilotage d\u2019\u00e9valuation \u00e0 mi-parcours d\u2019agr\u00e9ment CAF, illustre avec acuit\u00e9 ce basculement. Et pose une question centrale : \u00e0 quoi sert encore un centre social aujourd\u2019hui ? Et pour qui agit-il ?<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>PARTIE 1 : consentement, contradictions et r\u00e9organisation<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Une mise en sc\u00e8ne du consentement<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ce type de r\u00e9union n\u2019a rien d\u2019anodin. Sous couvert d\u2019\u00e9valuation ou de pilotage, elle op\u00e8re comme une mise en sc\u00e8ne du consentement mutuel entre le centre social et ses financeurs. Chacun y joue son r\u00f4le : la direction du centre social se montre performante, align\u00e9e, apaisante, elle rassure, elle d\u00e9montre, elle valorise. Les partenaires institutionnels, eux, \u00e9coutent, posent quelques questions, valident : ils exercent un contr\u00f4le feutr\u00e9, tout en maintenant l\u2019illusion d\u2019un dialogue partenarial. En r\u00e9alit\u00e9, cette r\u00e9union ne produit pas de d\u00e9bat, elle n\u2019ouvre aucun espace contradictoire. Elle vise avant tout \u00e0 rassurer les financeurs et \u00e0 l\u00e9gitimer les choix op\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Derri\u00e8re les PowerPoint, les bilans d\u2019activit\u00e9 et les indicateurs d\u2019impact, se joue une autre sc\u00e8ne : celle d\u2019un rapport de pouvoir. L\u2019enjeu pour les institutions est clair : surveiller, \u00e9valuer, v\u00e9rifier la conformit\u00e9 des centres sociaux aux objectifs des politiques publiques : pr\u00e9vention, insertion, coh\u00e9sion sociale, tranquillit\u00e9 publique. Le centre social devient alors un bras arm\u00e9 des politiques territoriales, un lieu o\u00f9 sont mises en oeuvre des missions sociales, un interm\u00e9diaire docile pour atteindre des publics que l\u2019\u00c9tat et les collectivit\u00e9s ne savent plus rejoindre.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cela qui est alarmant : le centre social ne fait plus peur. Il ne g\u00eane pas. Il ne proteste pas. Il r\u00e9pond. Il adapte. Il produit des indicateurs. Il rend des comptes. Il devient l\u2019endroit parfait o\u00f9 les institutions peuvent continuer \u00e0 exister symboliquement dans les quartiers populaires, sans y \u00eatre vraiment pr\u00e9sentes.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Des professionnels pris dans la contradiction : entre vocation sociale et injonctions gestionnaires<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Dans ce dispositif, les professionnels du centre social deviennent les premiers otages de cette mise en conformit\u00e9 silencieuse. Ils sont somm\u00e9s de s\u2019adapter, de produire, de remplir, de faire projet mais sans toujours comprendre le sens de ce qu\u2019on leur demande. La parole leur \u00e9chappe. Leurs ressentis sont disqualifi\u00e9s. Leur expertise de terrain est rel\u00e9gu\u00e9e. Ce ne sont pas leurs r\u00e9cits, leurs doutes, leurs r\u00e9flexions qui int\u00e9ressent, mais leur capacit\u00e9 \u00e0 cocher des cases, \u00e0 r\u00e9pondre aux objectifs pr\u00e9\u00e9tablis, \u00e0 monter des actions mesurables dans les bilans d\u2019activit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ce que produit cette logique, c\u2019est une d\u00e9possession professionnelle. On ne travaille plus en partant du terrain, mais en partant des attendus. On ne construit plus de liens dans la dur\u00e9e, on encha\u00eene des projets. On ne politise plus les in\u00e9galit\u00e9s sociales, on les g\u00e8re sous forme d\u2019activit\u00e9s th\u00e9matiques. On ne cr\u00e9e plus des espaces de mobilisation collective, on accompagne individuellement des parcours de vie cat\u00e9goris\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Les professionnels du social, form\u00e9s \u00e0 l\u2019animation, \u00e0 l\u2019intervention sociale ou \u00e0 l\u2019\u00e9ducation populaire, deviennent des agents polyvalents de la pacification sociale, instrumentalis\u00e9s dans des missions de r\u00e9duction des dysfonctionnements de quartier : incivilit\u00e9s, \u00e9loignement de l\u2019emploi, d\u00e9scolarisation, etc. On ne leur demande pas d\u2019interroger les causes, encore moins de proposer des alternatives : on leur demande de tenir, d\u2019occuper, d\u2019accompagner.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Perte de sens et r\u00e9organisation silencieuse du travail social<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ce contexte g\u00e9n\u00e8re une souffrance professionnelle souvent tue, parce que culpabilisante. Celles et ceux qui veulent bien faire se retrouvent \u00e0 trahir leurs propres valeurs. Ceux qui r\u00e9sistent sont disqualifi\u00e9s ou marginalis\u00e9s comme r\u00e9tifs au changement. La critique interne est neutralis\u00e9e par la dynamique d\u2019\u00e9quipe, par l\u2019urgence, ou par peur des repr\u00e9sailles.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ce qu\u2019on observe alors, c\u2019est un travail social r\u00e9organis\u00e9 autour de la forme projet, soumis \u00e0 des logiques d\u2019\u00e9valuation et de r\u00e9sultats qui pervertissent les fondements m\u00eames de l\u2019action \u00e9ducative, sociale, politique. L\u2019\u00e9valuation devient une fin en soi, un langage dominant, qui r\u00e9duit la complexit\u00e9 humaine \u00e0 des indicateurs, des tableaux de bord, des retours positifs.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le centre social, \u00e0 travers ses \u00e9quipes, devient le gestionnaire de la mis\u00e8re sociale, sans plus pouvoir dire ni d\u2019o\u00f9 elle vient, ni comment la combattre. Il n\u2019est plus cet espace d\u2019exp\u00e9rimentation collective, de lutte contre les in\u00e9galit\u00e9s, mais un rouage dans la machine du contr\u00f4le social.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>PARTIE 2 : analyse d\u2019une approche n\u00e9olib\u00e9rale<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Une parole confisqu\u00e9e, un r\u00e9cit verrouill\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Une r\u00e9union est symptomatique de ce que Jacques Ranci\u00e8re nomme \u00ab&nbsp;le partage du sensible&nbsp;\u00bb : qui parle, qui est \u00e9cout\u00e9, qui est reconnu comme l\u00e9gitime pour produire du discours sur la r\u00e9alit\u00e9 sociale ? Ici, seule la direction du centre social prend la parole. Elle d\u00e9roule un r\u00e9cit strat\u00e9gique, construit, orient\u00e9, sans contradictions apparentes. Les salari\u00e9s sont absents. Les habitants aussi. Cette confiscation de la parole, ce monopole du discours, est une violence symbolique. Elle renverse les logiques de pouvoir au c\u0153ur m\u00eame du projet social. Celui-ci, rappelons-le, devrait \u00eatre construit par et avec les habitants, \u00e0 partir de leurs r\u00e9alit\u00e9s, en croisant les regards des \u00e9quipes, et non pas au-dessus d\u2019eux, dans une verticalit\u00e9 manag\u00e9riale o\u00f9 l\u2019autoritarisme et la hi\u00e9rarchie remplacent le collectif.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Un r\u00e9cit de sauvetage, ou la figure du sauveur manag\u00e9rial<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">La direction se positionne comme h\u00e9ro\u00efne d\u2019un r\u00e9cit de redressement. Avant elle : chaos, d\u00e9ficits, passivit\u00e9, d\u00e9sordre. Apr\u00e8s elle : redressement budg\u00e9taire, projets dynamiques, nouveaux publics, partenariats florissants. Cette narration n\u2019est pas anodine. Elle \u00e9pouse les codes de l\u2019\u00e9valuation n\u00e9olib\u00e9rale : diagnostic initial alarmiste (justifiant l\u2019intervention), plan d\u2019action (pragmatique et mesurable), am\u00e9lioration visible (sous forme d\u2019indicateurs), auto-valorisation (preuve de leadership et justification de l\u2019autorit\u00e9). Ce sch\u00e9ma est typique d\u2019un management par objectifs o\u00f9 la direction devient garante d\u2019un redressement, f\u00fbt-ce au prix d\u2019un effacement des \u00e9quipes et d\u2019une invisibilisation des conflits de terrain. Mais est-ce cela le r\u00f4le d\u2019un centre social ? Ou est-ce celui d\u2019un cabinet de consultant ?<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Le centre social comme bras arm\u00e9 des politiques publiques<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">On observe ici une inversion des finalit\u00e9s. Le centre social semble devenir le prolongement op\u00e9rationnel des institutions : la CAF, mais aussi la ville, les politiques de pr\u00e9vention, les dispositifs s\u00e9curitaires ou de coh\u00e9sion sociale. Il est valoris\u00e9 parce qu\u2019il est utile, non pas aux habitants, mais aux financeurs. Il devient un instrument, un levier, un outil pour atteindre des publics que les institutions ne parviennent plus \u00e0 rejoindre directement. Il ne d\u00e9range pas, ne porte plus la voix des domin\u00e9s, il g\u00e8re les publics, les anime, les occupe, parfois les calme. Il administre le social plus qu\u2019il ne le transforme. Il neutralise les tensions plus qu\u2019il ne les politise.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>L\u2019\u00e9valuation comme nouvelle v\u00e9rit\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le discours de la CAF valorise la mesure d\u2019impact, les indicateurs, les preuves. On demande du qualitatif\u2026 mais objectiv\u00e9. On refuse le <em>ressenti<\/em>. Pourtant, le travail social et \u00e9ducatif, comme le rappelle la tradition de l\u2019\u00e9ducation populaire, se fonde sur l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue, sur les subjectivit\u00e9s, sur l\u2019invisible et le sensible. En pr\u00e9tendant tout mesurer, en survalorisant les donn\u00e9es, on d\u00e9politise les r\u00e9alit\u00e9s sociales. Le langage de la preuve objective, sous couvert de rigueur, disqualifie les v\u00e9cus, les r\u00e9cits, les \u00e9motions, les r\u00e9sistances. Il est une forme de colonisation insidieuse du champ social par les logiques gestionnaires.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Le centre social : institution ou contre-institution ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Historiquement, les centres sociaux naissent dans une tension f\u00e9conde : ins\u00e9r\u00e9s dans les politiques publiques, mais porteurs d\u2019un contre-discours, d\u2019un pouvoir d\u2019agir citoyen, d\u2019un ancrage critique. Ils sont des lieux de m\u00e9diation entre institutions et habitants, mais aussi des lieux de friction, de conflictualit\u00e9 d\u00e9mocratique. Quand un centre social se contente de suivre ses financeurs, de r\u00e9pondre aux appels \u00e0 projets, d\u2019adapter ses actions aux attendus institutionnels, il perd cette capacit\u00e9 critique. Il devient docile, inadapt\u00e9 \u00e0 sa propre mission. Et la question devient br\u00fblante : qui \u00e9value qui ? Qui pilote quoi ? Et pour quoi faire ?<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>L\u2019absence des salari\u00e9s et des habitants : un sympt\u00f4me grave<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ce qui frappe, dans cette sc\u00e8ne de r\u00e9union, c\u2019est le vide. Aucun salari\u00e9. Aucun habitant. Aucun collectif vivant. Personne pour raconter la r\u00e9alit\u00e9 du travail, des tensions, des r\u00e9ussites \u00e0 hauteur de personne. Rien que des mots sur des chiffres, des \u00e9valuations descendantes, des discours satisfaits. Cette absence dit tout. Elle signale un effacement des subjectivit\u00e9s, une d\u00e9possession d\u00e9mocratique, une rupture de confiance. Elle r\u00e9v\u00e8le une structure verticale, autoritaire, manag\u00e9riale, \u00e9loign\u00e9e des principes m\u00eames de l\u2019\u00e9ducation populaire : participation, horizontalit\u00e9, co-construction, autonomie.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>M\u00e9thode, pouvoir et responsabilit\u00e9 : repolitiser l\u2019organisation<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">La m\u00e9thode utilis\u00e9e ici est typique d\u2019une approche technocratique et n\u00e9olib\u00e9rale : diagnostic sombre, redressement par une seule personne, indicateurs d\u2019impact. Elle nie les processus collectifs, elle r\u00e9duit le politique au pilotage. Responsabiliser les \u00e9quipes dans ce cadre revient souvent \u00e0 les accuser d\u2019immobilisme, \u00e0 d\u00e9politiser leur souffrance, \u00e0 ignorer les effets de structure. Ce n\u2019est pas une responsabilisation, mais une culpabilisation. Or, comme nous le rappelle Paulo Freire avec cette id\u00e9e : \u00ab&nbsp;personne ne se lib\u00e8re tout seul : les \u00eatres humains se lib\u00e8rent ensemble&nbsp;\u00bb. Un centre social ne peut \u00eatre un projet d\u2019\u00e9mancipation que s\u2019il est travers\u00e9 par cette logique collective.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>PARTIE 3 : Vers quel horizon ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ce que cette sc\u00e8ne nous montre, c\u2019est une d\u00e9rive. Non pas un dysfonctionnement isol\u00e9, mais une tendance structurelle : le centre social, autrefois lieu d\u2019exp\u00e9rimentation d\u00e9mocratique, devient un rouage du syst\u00e8me qu\u2019il devrait interroger. Il devient performant, comp\u00e9titif, efficient. Mais au prix de quoi ? Il perd son dimension politique, son ancrage populaire, sa conflictualit\u00e9 cr\u00e9ative.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Il nous faut r\u00e9inventer les centres sociaux. Les re-radicaliser. Les reconnecter aux luttes. Les rendre \u00e0 leurs habitants. Il nous faut sortir du management, pour retrouver le sens. Ce n\u2019est pas d\u2019un sauveur que nous avons besoin, mais d\u2019un collectif vivant. D\u2019un espace conflictuel, joyeux, politique.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Alors, est-ce cela un centre social aujourd\u2019hui ?<br>Si c\u2019est cela, alors ce n\u2019est plus un centre social.<br>C\u2019est un <em>centre de services sous-traitant des politiques publiques<\/em>.<br>Et il nous faut le dire. Pour mieux ouvrir d\u2019autres possibles.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>\u00ab Alors, est-ce cela un centre social aujourd\u2019hui ? \u00bb : une question politique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Cette question n\u2019est pas simplement rh\u00e9torique : elle interroge le sens, la finalit\u00e9 et l\u2019identit\u00e9 m\u00eame du centre social. Elle renvoie \u00e0 une tension originelle : les centres sociaux sont-ils des relais de politiques publiques ou des espaces d\u2019exp\u00e9rimentation sociale et d\u2019\u00e9mancipation populaire ? Leur d\u00e9finition officielle parle de structures de proximit\u00e9 \u00e0 vocation sociale globale, familiale et interg\u00e9n\u00e9rationnelle, ancr\u00e9es sur un territoire, favorisant la participation des habitants. Mais dans les faits, cette vocation est souvent vid\u00e9e de sa substance. La question pose donc un probl\u00e8me de coh\u00e9rence : peut-on continuer \u00e0 appeler centre social un lieu qui ne fonctionne plus selon ces principes fondateurs ?<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>\u00ab Si c\u2019est cela, alors ce n\u2019est plus un centre social \u00bb : une critique ontologique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le c\u0153ur du probl\u00e8me est ici : la perte d\u2019identit\u00e9. Quand le centre social cesse d\u2019\u00eatre un lieu d\u2019\u00e9coute, de mobilisation des habitants, d\u2019\u00e9ducation populaire, de conflictualit\u00e9 d\u00e9mocratique, pour devenir un lieu d\u2019ex\u00e9cution des politiques publiques, il n\u2019est plus social, au sens critique et politique du terme. Il n\u2019est plus un espace de transformation, mais de r\u00e9gulation. Il ne favorise plus l\u2019autonomie, il g\u00e8re. Il ne s\u2019ancre plus dans le v\u00e9cu des gens, il aligne ses objectifs sur des grilles d\u2019indicateurs. Il n\u2019est plus un commun, il devient un outil de gestion publique externalis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>\u00ab C\u2019est un centre de services sous-traitant des politiques publiques \u00bb : le basculement n\u00e9olib\u00e9ral<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ce qui se joue ici, c\u2019est la conversion des centres sociaux en prestataires, int\u00e9gr\u00e9s dans la logique n\u00e9olib\u00e9rale de la commande publique. Ils r\u00e9pondent \u00e0 des appels \u00e0 projets dict\u00e9s par les priorit\u00e9s des financeurs, souvent d\u00e9connect\u00e9es des besoins r\u00e9els du terrain. Ils deviennent \u00e9valuables, chiffrables, comparables, selon des crit\u00e8res de performance manag\u00e9riale. Ils assurent la paix sociale et la domestication des publics, en g\u00e9rant les effets de la pauvret\u00e9 sans jamais interroger leurs causes par exemple.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le risque est \u00e9norme : ce glissement transforme des lieux de citoyennet\u00e9 en guichets polyvalents. Le centre social devient un centre de services, qui n\u2019a plus d\u2019autre r\u00f4le que de maintenir un semblant de coh\u00e9sion dans un tissu social d\u00e9chir\u00e9 par des politiques in\u00e9galitaires. Il sert \u00e0 faire tenir ce qui devrait se transformer. Il devient une technologie de gestion des pauvres, des populations issues de l\u2019immigration, des enfants, des m\u00e8res, des opprim\u00e9s et des domin\u00e9s et non un outil de lutte contre la pauvret\u00e9, contre le racisme, contre le sexisme, contre les rapports sociaux de domination, contre les oppressions.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>\u00ab Et il nous faut le dire \u00bb : une urgence \u00e9thique et politique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Se taire serait consentir. Dissimuler ces d\u00e9rives derri\u00e8re des mots vides comme innovation sociale, impact positif, territoire dynamique, reviendrait \u00e0 participer \u00e0 l\u2019effacement progressif de toute critique. Il faut nommer les choses : la normalisation manag\u00e9riale des centres sociaux, la verticalisation des d\u00e9cisions, la d\u00e9possession des habitants, la r\u00e9duction du travail social \u00e0 une s\u00e9rie de prestations. Il faut politiser ces constats. Les rendre visibles. Les partager. Pour ne pas se laisser pi\u00e9ger dans une logique de complicit\u00e9 passive. Pour r\u00e9sister.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>\u00ab Pour mieux ouvrir d\u2019autres possibles \u00bb : sortir de la r\u00e9signation, reconstruire des communs<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Cette phrase est une invitation \u00e0 l\u2019action. Dire les d\u00e9rives, ce n\u2019est pas c\u00e9der au cynisme ou au d\u00e9sespoir. C\u2019est au contraire cr\u00e9er un espace pour la r\u00e9invention. Des possibles existent d\u00e9j\u00e0 : des centres sociaux qui construisent de v\u00e9ritables espaces de participation, des \u00e9quipes qui repensent les m\u00e9thodes \u00e0 partir du terrain, du sensible, du v\u00e9cu des habitants, des structures qui refusent la langue de bois et d\u00e9fendent un ancrage populaire, critique, et politis\u00e9, etc.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ouvrir d\u2019autres possibles, c\u2019est r\u00e9affirmer que le centre social peut \u00eatre un espace de conflictualit\u00e9 d\u00e9mocratique, un lieu de transformation sociale, une maison commune o\u00f9 l\u2019on construit de la puissance d\u2019agir, o\u00f9 l\u2019on produit du savoir populaire, o\u00f9 l\u2019on s\u2019organise collectivement. C\u2019est remettre l\u2019\u00e9ducation populaire au c\u0153ur du projet.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Partie 4 : mais qui d\u00e9finit ce qu\u2019est un centre social ? Une tension entre l\u2019institution et l\u2019histoire populaire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Quand l\u2019\u00c9tat social s\u2019approprie l\u2019histoire populaire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Les centres sociaux sont n\u00e9s dans l\u2019histoire des luttes populaires, des mouvements d\u2019\u00e9ducation populaire, des pratiques communautaires, mutualistes, la\u00efques, parfois chr\u00e9tiennes ou marxistes bien avant que la CAF ne les finance. Ils ont \u00e9t\u00e9 con\u00e7us comme des maisons du peuple, des lieux d\u2019organisation collective, de r\u00e9sistance aux in\u00e9galit\u00e9s, d\u2019\u00e9mancipation culturelle et politique. Mais \u00e0 partir du moment o\u00f9 l\u2019agr\u00e9ment devient une norme centrale, c\u2019est l\u2019institution (la CAF, en l\u2019occurrence) qui impose un cadre, une d\u00e9finition, des attendus, des crit\u00e8res, une temporalit\u00e9, une logique de projet, d\u2019\u00e9valuation, de partenariat, de conformit\u00e9. Ce n\u2019est plus le centre social qui dit ce qu\u2019il est. C\u2019est la CAF qui le d\u00e9finit. Or cette institution (aussi utile soit-elle sur certains aspects)&nbsp; ne porte pas un projet politique d\u2019\u00e9mancipation ou de transformation sociale. Elle porte une politique familiale et sociale centr\u00e9e sur la pr\u00e9vention, l\u2019accompagnement, la r\u00e9gulation des populations les plus pauvres. Son r\u00e9f\u00e9rentiel est fonctionnel, normatif, gestionnaire, bien plus que politique ou populaire.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Une d\u00e9possession de la d\u00e9finition : quand l\u2019\u00c9tat nomme \u00e0 notre place<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Il existe une d\u00e9possession s\u00e9mantique et politique. Quand l\u2019institution d\u00e9finit le centre social, elle ne fait pas qu\u2019en poser les contours : elle en oriente la mission, les valeurs, les pratiques et les finalit\u00e9s. Cela signifie concr\u00e8tement que la vis\u00e9e critique et collective de l\u2019\u00e9ducation populaire est neutralis\u00e9e au profit d\u2019une logique d\u2019accompagnement des familles. Que la lecture politique des in\u00e9galit\u00e9s est \u00e9vacu\u00e9e au profit d\u2019une approche psychologisante et individuelle ou encore territoriale. Que les habitants et les publics deviennent des b\u00e9n\u00e9ficiaires. Que les professionnels deviennent des op\u00e9rateurs de politiques publiques. Et que les centres sociaux deviennent des sous-traitants du lien social dans des territoires abandonn\u00e9s par l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Si c\u2019est la CAF qui d\u00e9finit ce qu\u2019est un centre social, alors tout va bien pour elle, pour l\u2019\u00c9tat, pour les services de l\u2019\u00c9tat et pour la plupart des collectivit\u00e9s territoriales. Et tout peut \u00eatre red\u00e9fini \u00e0 sa mesure : les missions, les indicateurs, les cibles, le sens du travail. Le conflit dispara\u00eet. L&rsquo;histoire est effac\u00e9e. La politique est dissimul\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Le centre social comme institution paradoxale : entre accueil et assignation<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Cela remet en question l\u2019illusion du partenariat entre les mouvements d\u2019\u00e9ducation populaire et les institutions sociales de l\u2019\u00c9tat. Car ce n\u2019est pas un partenariat d\u2019\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal. C\u2019est une relation dirig\u00e9e de l\u2019ext\u00e9rieur. Le financement est conditionn\u00e9 \u00e0 l\u2019adh\u00e9sion aux objectifs CAF. L\u2019agr\u00e9ment structure les pratiques et les temporalit\u00e9s. L\u2019\u00e9valuation se fait sur la base de crit\u00e8res d\u00e9finis d\u2019en haut. D\u00e8s lors, on ne peut plus faire comme si le centre social \u00e9tait encore un outil libre au service de l\u2019\u00e9mancipation collective. Il devient un lieu d\u2019ambivalence, o\u00f9 les professionnels doivent ruser, d\u00e9tourner, n\u00e9gocier, composer avec une r\u00e9alit\u00e9 institutionnelle qui contr\u00f4le les marges de manoeuvre sous couvert de soutien.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Un enjeu ontologique : ce qu\u2019est un centre social aujourd\u2019hui<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Derri\u00e8re tout cela, c\u2019est une critique ontologique qui se dessine. Ce n\u2019est pas seulement que le centre social ne fait pas ce qu\u2019on attend de lui. C\u2019est qu\u2019il n\u2019est plus ce qu\u2019il pr\u00e9tend \u00eatre. Il n\u2019est plus un espace d\u2019organisation populaire, il devient un dispositif de maintien de l\u2019ordre social doux, un lieu de gestion du social, un guichet d\u2019activit\u00e9s, un maillon interm\u00e9diaire entre l\u2019administration et les habitants. Un centre social qui s\u2019auto-\u00e9value selon les grilles CAF ne peut pas se penser politiquement autonome.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Et maintenant ? R\u00e9ouvrir le conflit, rouvrir l\u2019histoire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ce que produit ce mod\u00e8le, c\u2019est la pacification du travail social et de l\u2019\u00e9ducation populaire. Ce que nous devons faire, alors, c\u2019est r\u00e9ouvrir le conflit politique sur la d\u00e9finition m\u00eame du centre social.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Si c\u2019est la CAF qui d\u00e9finit ce qu\u2019est un centre social, alors ce n\u2019est plus un centre social.<br>C\u2019est un centre de service social am\u00e9nag\u00e9 pour r\u00e9pondre aux besoins de pilotage des politiques publiques. Ce n\u2019est pas une structure d\u2019\u00e9mancipation collective, c\u2019est une interface de gestion des pauvres, de la mis\u00e8re, des in\u00e9galit\u00e9s, des violences, etc. Il faut alors reprendre en main la d\u00e9finition du centre social, au nom de l\u2019histoire, des pratiques populaires, et d\u2019une autre id\u00e9e du travail social : un travail qui ne g\u00e8re pas, mais lib\u00e8re, politise, relie, construit.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Cela suppose de r\u00e9habiliter la m\u00e9moire des luttes populaires et de leur ancrage dans les quartiers. Mais aussi de r\u00e9affirmer des pratiques collectives, r\u00e9flexives, critiques au c\u0153ur du projet social. Et de refuser de se laisser d\u00e9finir de l\u2019ext\u00e9rieur. Et pourquoi pas, de d\u00e9sob\u00e9ir \u00e0 certains cadres d\u2019\u00e9valuation ou de financement, quand ceux-ci trahissent la vis\u00e9e \u00e9mancipatrice initiale.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Christophe Pruvot Il est des sc\u00e8nes qui, sous leurs apparences anodines ou administratives, racontent en creux une histoire bien plus profonde. 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