{"id":1952,"date":"2025-06-27T18:20:54","date_gmt":"2025-06-27T16:20:54","guid":{"rendered":"https:\/\/christophepruvot.org\/?p=1952"},"modified":"2025-07-17T12:00:10","modified_gmt":"2025-07-17T10:00:10","slug":"black-panther-party-de-la-colere-noire-a-la-pedagogie-revolutionnaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/christophepruvot.org\/index.php\/2025\/06\/27\/black-panther-party-de-la-colere-noire-a-la-pedagogie-revolutionnaire\/","title":{"rendered":"Black Panther Party : de la col\u00e8re noire \u00e0 la p\u00e9dagogie r\u00e9volutionnaire\u00a0"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"text-transform:none\">Par Christophe Pruvot<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" style=\"text-transform:none\"><strong><em>\u00ab\u00a0All power to the people\u00a0\u00bb<\/em> : Tout le pouvoir au peuple.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Slogan, cri, mot d\u2019ordre. Mais aussi ligne politique, boussole, p\u00e9dagogie. L\u2019histoire du Black Panther Party (BPP), n\u00e9 en 1966 \u00e0 Oakland (Californie), reste l\u2019un des mouvements les plus puissants, les plus radicalement populaires, les plus violemment r\u00e9prim\u00e9s, et pourtant les plus f\u00e9conds politiquement du XXe si\u00e8cle. Bien plus qu\u2019une l\u00e9gende ou qu\u2019une photo en noir et blanc de jeunes Noirs en cuir, poing lev\u00e9, le BPP fut une exp\u00e9rience totale de lutte, une \u00e9cole populaire d\u2019\u00e9mancipation, une tentative d\u2019auto organisation des classes populaires noires aux \u00c9tats-Unis dans une logique r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ce que les Panthers ont voulu, c\u2019est tout. Et ils l\u2019ont dit.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Comprendre la naissance du BPP n\u00e9cessite de revenir \u00e0 un terreau historique lourd, un pass\u00e9 d\u2019oppression structurelle et de violences syst\u00e9miques. Quatre si\u00e8cles d\u2019esclavage ont structur\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine sur une hi\u00e9rarchie raciale tenace. L\u2019abolition n\u2019a jamais mis fin \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 raciale. Les \u00c9tats-Unis se d\u00e9veloppent \u00e9conomiquement et culturellement sur le dos des populations noires, maintenues dans des conditions de rel\u00e9gation, de pauvret\u00e9 et de m\u00e9pris. La s\u00e9gr\u00e9gation l\u00e9gale n\u2019a pas disparu en 1865, elle a simplement chang\u00e9 de nom.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">\u00c0 cela s\u2019ajoute une r\u00e9pression anti-communiste f\u00e9roce : dans les ann\u00e9es 1950, le maccarthysme traque toute forme de pens\u00e9e critique. Les militants progressistes, les syndicalistes, les artistes engag\u00e9s, tous sont traqu\u00e9s, fich\u00e9s, exclus.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le peuple noir am\u00e9ricain se voit humili\u00e9, violent\u00e9, assassin\u00e9. Le BPP sonne comme un r\u00e9veil. Mais ce r\u00e9veil sera traqu\u00e9, discr\u00e9dit\u00e9, \u00e9cras\u00e9. Le BPP va subir un acharnement de l\u2019\u00c9tat. Et ses membres, pi\u00e9g\u00e9s dans une image que le pouvoir projette sur eux (celle de la menace et la violence) seront vis\u00e9s, criminalis\u00e9s, \u00e9limin\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" style=\"text-transform:none\"><strong>Une naissance dans la rage et la conscience&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Huey P. Newton et Bobby Seale fondent le BPP dans un contexte d\u2019explosions urbaines, de luttes antis\u00e9gr\u00e9gationnistes trahies, et d\u2019\u00e9puisement de l\u2019int\u00e9grationniste lib\u00e9ral. L\u2019Am\u00e9rique blanche veut bien de Martin Luther King, une fois qu\u2019il est mort, mais pas des ghettos affam\u00e9s, pas des jeunes noirs arm\u00e9s, pas des enfants qui lisent Marx.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le BPP na\u00eet dans la rue, au contact direct des humiliations ordinaires et des violences polici\u00e8res. Le racisme structurel est la norme. L\u2019\u00c9tat est l\u2019ennemi. La police, une arm\u00e9e d\u2019occupation dans les quartiers noirs. Les Panthers prennent acte de ce r\u00e9el : ils refusent de supplier, ils refusent de se taire, ils refusent de baisser les yeux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Et ils organisent la rage.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" style=\"text-transform:none\"><strong>Des luttes civiles \u00e0 la rupture politique : avant le BPP<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Dans les ann\u00e9es 50 et 60, les \u00c9tats-Unis voient \u00e9merger un puissant mouvement pour les droits civiques. En 1954, la Cour supr\u00eame met fin \u00e0 la s\u00e9gr\u00e9gation scolaire. En 1955, Rosa Parks refuse de c\u00e9der sa place dans un bus. Martin Luther King th\u00e9orise la non-violence, m\u00e8ne les boycotts, organise les marches. Les lois changent : 1964, loi d\u2019\u00e9galit\u00e9 raciale.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Mais les ghettos restent enferm\u00e9s dans la mis\u00e8re. Les violences polici\u00e8res augmentent. Les jeunes noirs des quartiers n\u2019y croient plus. La non-violence ne change pas le r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">En 1965, c\u2019est l\u2019explosion. \u00c9meutes, col\u00e8re, radicalisation. Un nouveau courant na\u00eet : celui du Black Power, avec Stokely Carmichael. Il ne s\u2019agit plus de demander l\u2019\u00e9galit\u00e9, mais de revendiquer la puissance noire. Il ne s\u2019agit plus de tendre l\u2019autre joue, mais de se lever la t\u00eate haute.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">L\u2019Afrique devient un r\u00e9f\u00e9rent culturel, politique, spirituel. L\u2019islam attire. Les v\u00eatements changent, les coiffures aussi. La fiert\u00e9 noire prend le dessus sur la soumission.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">C\u2019est dans cette effervescence que le BPP appara\u00eet, en rupture avec les formes d\u2019int\u00e9gration. Un mouvement r\u00e9volutionnaire, et non r\u00e9formiste. Une p\u00e9dagogie de la dignit\u00e9, et non de l\u2019acceptation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" style=\"text-transform:none\"><strong>Le programme en dix points : un manifeste pour la vie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le 15 octobre 1966, le BPP publie son programme en dix points. C\u2019est une d\u00e9claration radicale d\u2019humanit\u00e9, un refus de la survie sous tutelle, un appel \u00e0 la lib\u00e9ration.&nbsp; Ils y exigent : du pain, de l\u2019emploi, un logement d\u00e9cent, l\u2019\u00e9ducation politique du peuple noir, la fin des meurtres policiers, la lib\u00e9ration des prisonniers noirs, un r\u00e9f\u00e9rendum pour l\u2019autod\u00e9termination des communaut\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Chaque point est un cri contre la d\u00e9possession. Mais aussi une proposition de soci\u00e9t\u00e9. Un horizon concret. Une p\u00e9dagogie politique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le programme n\u2019est pas un simple tract : c\u2019est un outil de conscientisation, de mobilisation, de formation collective. Il articule imm\u00e9diatement les besoins mat\u00e9riels aux luttes politiques. C\u2019est une charte de dignit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Voici le texte int\u00e9gral, le programme en 10 points&nbsp;: NOUS VOULONS&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<ul style=\"text-transform:none\" class=\"wp-block-list\">\n<li>Nous voulons la libert\u00e9. Nous voulons le pouvoir de d\u00e9terminer le destin de notre communaut\u00e9 noire.\u00a0<\/li>\n\n\n\n<li>Nous voulons le plein emploi pour notre peuple.\u00a0<\/li>\n\n\n\n<li>Nous voulons la fin du vol par les capitalistes de notre communaut\u00e9 noire.\u00a0<\/li>\n\n\n\n<li>Nous voulons un logement d\u00e9cent, adapt\u00e9 \u00e0 l\u2019habitation humaine.\u00a0<\/li>\n\n\n\n<li>Nous voulons une \u00e9ducation pour notre peuple qui expose la v\u00e9ritable histoire de l\u2019homme noir et son r\u00f4le dans la soci\u00e9t\u00e9 actuelle.\u00a0<\/li>\n\n\n\n<li>Nous voulons que tous les hommes noirs soient exempt\u00e9s du service militaire.\u00a0<\/li>\n\n\n\n<li>Nous voulons la fin imm\u00e9diate des brutalit\u00e9s polici\u00e8res et des meurtres de Noirs.\u00a0<\/li>\n\n\n\n<li>Nous voulons la libert\u00e9 pour tous les Noirs d\u00e9tenus dans les prisons f\u00e9d\u00e9rales, \u00e9tatiques, des comt\u00e9s et des villes.\u00a0<\/li>\n\n\n\n<li>Nous voulons que les Noirs soient jug\u00e9s par un jury compos\u00e9 de leurs pairs (des personnes noires de leur communaut\u00e9).<\/li>\n\n\n\n<li>Nous voulons terre, pain, logement, \u00e9ducation, v\u00eatements, justice et paix.\u00a0<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" style=\"text-transform:none\"><strong>Comprendre ce programme, c\u2019est combattre l\u2019oppression.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le BPP souhaite l\u2019autod\u00e9termination des peuples noirs aux \u00c9tats-Unis. C\u2019est une r\u00e9ponse directe \u00e0 la d\u00e9possession politique, \u00e0 la rel\u00e9gation dans les ghettos, \u00e0 la violence d\u2019un \u00c9tat blanc.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le ch\u00f4mage massif dans les quartiers noirs est une forme de violence. Le BPP exige un travail digne, dans une logique de r\u00e9paration historique et de justice sociale. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Il y a dans ce programme la d\u00e9nonciation du capitalisme racial : l\u2019exploitation des ressources, des corps, du travail noir par une \u00e9conomie blanche. Ce point lie race et classe, et appelle \u00e0 une \u00e9conomie populaire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Les ghettos sont insalubres, dangereux, abandonn\u00e9s. Le BPP ne demande pas des aides ponctuelles, mais la dignit\u00e9 urbaine, la fin de la s\u00e9gr\u00e9gation spatiale.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">La critique de l\u2019\u00e9cole dominante, c\u2019est l\u2019exigence d\u2019une \u00e9ducation politique, d\u00e9coloniale, populaire, qui reconnecte les jeunes noirs \u00e0 leur histoire. Exactement ce que fait la p\u00e9dagogie sociale : partir du v\u00e9cu pour produire du savoir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le refus de mourir pour un \u00c9tat qui vous nie est une critique pacifiste et anticoloniale :&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">\u00ab&nbsp;Pourquoi irions-nous tuer des Vietnamiens pour l\u2019Am\u00e9rique, alors qu\u2019elle nous tue dans nos quartiers ?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Une revendication toujours actuelle est celle de la fin des brutalit\u00e9s polici\u00e8res. Les Panthers organisent des patrouilles citoyennes arm\u00e9es, filment les arrestations, interpellent les institutions. C\u2019est une pratique de contrepouvoir populaire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">La prison est une machine raciste de contr\u00f4le social. Le BPP demande l\u2019amnistie des prisonniers politiques et milite pour la justice r\u00e9paratrice. Cette exigence se retrouve dans les luttes actuelles pour l\u2019abolition du syst\u00e8me carc\u00e9ral.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Les Panthers exigent une justice populaire, communautaire, construite sur la connaissance mutuelle et non sur l\u2019exclusion et porte une critique du racisme judiciaire.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">En \u00e9cho aux grandes revendications sociales des r\u00e9volutions du XXe si\u00e8cle et au programme \u00ab&nbsp;bolch\u00e9vique&nbsp;\u00bb de 1917, il y a dans ce programme un point qui globalise les revendications. Ce que veut le BPP, c\u2019est la lib\u00e9ration totale, mat\u00e9rielle et symbolique, individuelle et collective.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" style=\"text-transform:none\"><strong>Le BPP : une \u00e9cole populaire politique&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le BPP est un mouvement d\u2019\u00e9ducation populaire, au sens fort. Il produit du savoir, de la parole, de la pens\u00e9e. Il forme les militantes et militants, organise des lectures collectives, publie son propre journal, propose des \u00e9coles autonomes, instruit les masses \u00e0 partir de leur v\u00e9cu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Cette p\u00e9dagogie est radicale : elle ne s\u00e9pare jamais le social du politique, elle part de la r\u00e9alit\u00e9 des opprim\u00e9s pour en faire un levier de transformation et elle forme par la pratique collective et le conflit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui \u00e9ducation populaire radicale, ils le faisaient d\u00e9j\u00e0. Ils formaient des leaders, des enfants, des m\u00e8res seules, des fr\u00e8res en col\u00e8re. Ils posaient une \u00e9ducation par le peuple, pour le peuple, contre les oppressions.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" style=\"text-transform:none\"><strong>Les \u00ab&nbsp;survival programs&nbsp;\u00bb : organiser la vie, contre l\u2019abandon<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Face \u00e0 un \u00c9tat d\u00e9missionnaire, face \u00e0 une \u00e9cole blanche qui ali\u00e8ne, face \u00e0 des services sociaux qui m\u00e9prisent, les Panthers prennent le relais. Mais pas pour \u00ab&nbsp;aider&nbsp;\u00bb : pour construire une contre-soci\u00e9t\u00e9, une puissance populaire qui prend des formes concr\u00e8tes comme les petit-d\u00e9jeuner gratuit pour les enfants, les soins de sant\u00e9 gratuits, les transports solidaires, le d\u00e9pistage m\u00e9dical, la distribution de v\u00eatements et de nourriture.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Cette capacit\u00e9 \u00e0 articuler action sociale et strat\u00e9gie politique repose sur une organisation rigoureuse. Le BPP n\u2019est pas un collectif informel : c\u2019est une <strong>structure hi\u00e9rarchis\u00e9e<\/strong>, avec des comit\u00e9s, des cellules, un programme d\u2019adh\u00e9sion, une discipline militante.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Chaque militant\u00b7e suit une formation politique, doit conna\u00eetre le programme, et participer aux actions collectives. Le BPP recrute, forme, diffuse. Il construit une force populaire organis\u00e9e, pas une simple indignation.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Tous les matins, des enfants noirs mangent gratuitement, dans les locaux du BPP. Des militantes et militants leur servent le petit d\u00e9jeuner. Ensuite, une discussion politique, une lecture collective, un chant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le BPP imagine un programme de sant\u00e9 communautaire&nbsp;: des centres m\u00e9dicaux gratuits, dans les quartiers pauvres, soins dentaires, acc\u00e8s aux m\u00e9dicaments, m\u00e9decins noirs volontaires, discussions sur la sant\u00e9 comme droit (pas comme marchandise).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Par exemple, les familles pauvres, dont un membre est incarc\u00e9r\u00e9 \u00e0 des centaines de kilom\u00e8tres, peuvent b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un transport organis\u00e9 par le BPP, gratuit, solidaire.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Comme des universit\u00e9s populaires, le BPP met en place des \u00e9coles parall\u00e8les o\u00f9 on enseigne l\u2019histoire des Africains, la politique, les luttes sociales. On y lit Fanon, Du Bois, Malcolm X. Les enfants y apprennent \u00e0 lire et \u00e0 r\u00e9sister.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Un journal hebdomadaire est diffus\u00e9 dans les rues avec des dessins, des r\u00e9cits, des t\u00e9moignages. Le peuple y parle, \u00e9crit, dessine, d\u00e9nonce.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Chaque programme est une action \u00e9ducative et politique. Il r\u00e9pond \u00e0 un besoin imm\u00e9diat, mais ouvre aussi un espace de politisation, de prise de parole, d\u2019autonomie. C\u2019est de la p\u00e9dagogie sociale en actes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" style=\"text-transform:none\"><strong>Fanon, la colonisation int\u00e9rieure et la contre-violence<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">La pens\u00e9e de Frantz Fanon irrigue toute la strat\u00e9gie politique du BPP. Huey Newton lit <em>Les Damn\u00e9s de la Terre<\/em> comme un manuel de combat. Fanon y d\u00e9crit la violence coloniale comme fondatrice du rapport oppresseur\/opprim\u00e9, et l\u00e9gitime la contre-violence comme geste de r\u00e9appropriation de soi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Pour les Panthers, l\u2019Am\u00e9rique blanche est une puissance coloniale int\u00e9rieure. Les ghettos sont les territoires occup\u00e9s. Les Noirs, une population colonis\u00e9e. La police ? Une arm\u00e9e coloniale. Et dans ce cadre, s\u2019armer, r\u00e9sister, s\u2019\u00e9duquer, se d\u00e9fendre, n\u2019est pas un exc\u00e8s. C\u2019est une n\u00e9cessit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Comme Fanon, le BPP ne c\u00e9l\u00e8bre pas la violence, mais il la reconna\u00eet comme une composante du processus de lib\u00e9ration, lorsque tout a \u00e9t\u00e9 ni\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" style=\"text-transform:none\"><strong>Les femmes : colonne vert\u00e9brale invisible et force motrice<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Elles furent nombreuses, puissantes, formatrices. Pourtant, elles furent trop souvent invisibilis\u00e9es. On peut citer Elaine Brown, Kathleen Cleaver, Assata Shakur ou encore Ericka Huggins, etc.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ces femmes furent des actrices politiques, des p\u00e9dagogues, des strat\u00e8ges, en premi\u00e8re ligne dans les programmes de sant\u00e9, d\u2019\u00e9ducation, de formation. Elles luttent \u00e0 la fois contre le racisme, le patriarcat et les logiques de domination interne au mouvement. Elles pratiquent une p\u00e9dagogie de l&rsquo;intersectionnalit\u00e9 avant la lettre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Elles enseignent que la lib\u00e9ration ne se d\u00e9coupe pas en tranches : elle est totale, ou elle n\u2019est pas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" style=\"text-transform:none\"><strong>Une lutte anticoloniale, anticapitaliste et internationaliste&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">La guerre du Vietnam agit comme un miroir d\u00e9formant pour la jeunesse noire am\u00e9ricaine. Les \u00c9tats-Unis tuent des Vietnamiens dans une guerre imp\u00e9rialiste. Et dans les m\u00eames mois, ils tuent des Noirs dans les rues d\u2019Oakland ou de Chicago. Les jeunes noirs enr\u00f4l\u00e9s dans l\u2019arm\u00e9e sont envoy\u00e9s au front, en premi\u00e8re ligne, \u00e0 des taux de mortalit\u00e9 bien sup\u00e9rieurs \u00e0 ceux des soldats blancs.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Malcolm X avait d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9 la question : comment d\u00e9fendre un pays qui ne nous reconna\u00eet pas ? Le BPP reprendra ce fil : il ne s\u2019agit pas de trahir l\u2019Am\u00e9rique. C\u2019est l\u2019Am\u00e9rique qui a trahi ses propres enfants.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Les Panthers ne s\u00e9parent jamais les luttes. Ils sont r\u00e9volutionnaires, socialistes, tiersmondistes, internationalistes. Ils soutiennent les luttes en Palestine, en Afrique, en Asie. Ils condamnent la guerre du Vietnam. Ils lisent Mao, L\u00e9nine, Guevara, Castro, mais ne copient personne.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Leur pens\u00e9e est situ\u00e9e, leur action ancr\u00e9e, leur parole intransigeante. Ils savent que le racisme est le masque local d\u2019un capitalisme global, que la mis\u00e8re noire est le produit de l\u2019exploitation, et que l\u2019\u00e9mancipation viendra d\u2019en bas, ou pas du tout.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" style=\"text-transform:none\"><strong>Le Black Panther Party, matrice d\u2019une p\u00e9dagogie sociale r\u00e9volutionnaire<\/strong>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ce que les Panthers ont l\u00e9gu\u00e9 est immense. Ils furent : une organisation politique, un espace de soin collectif, une \u00e9cole populaire, un outil de conscience critique, un foyer de subjectivation r\u00e9volutionnaire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ils ont pos\u00e9 les bases d\u2019une p\u00e9dagogie sociale offensive : partir du terrain, nommer les oppressions, construire du collectif, politiser le v\u00e9cu, confronter l\u2019institution, rendre visible l\u2019invisible.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ils n\u2019\u00e9taient pas des m\u00e9diateurs, ni des accompagnants, ni des techniciens. Ils \u00e9taient des militantes et militants de la dignit\u00e9, des \u00e9ducateurs de la r\u00e9volte, des passeurs d\u2019espoir organis\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Il existe une logique commune avec la p\u00e9dagogie sociale : partir du quotidien des opprim\u00e9s, organiser la solidarit\u00e9, politiser les situations, construire des lieux d\u2019\u00e9ducation mutuelle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" style=\"text-transform:none\"><strong>L\u2019\u00c9tat contre la r\u00e9volution<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">D\u00e8s la fin des ann\u00e9es 60, l\u2019\u00c9tat am\u00e9ricain d\u00e9ploie une strat\u00e9gie de r\u00e9pression massive contre le BPP.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le FBI active le programme COINTELPRO : infiltrations, faux courriers, d\u00e9sinformations, sabotages. Les locaux du BPP sont perquisitionn\u00e9s. Les leaders sont emprisonn\u00e9s, tra\u00een\u00e9s en justice, ou assassin\u00e9s (Fred Hampton, 1969).<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le programme des petits d\u00e9jeuners est surveill\u00e9, harcel\u00e9, discr\u00e9dit\u00e9. Le journal est sabot\u00e9. Les alliances sont attaqu\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Une scission se produit au sein du mouvement. Certains entrent en clandestinit\u00e9. La branche new-yorkaise prend son autonomie. Le mouvement s\u2019\u00e9puise.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">En 1982, le BPP est officiellement dissous. Mais la m\u00e9moire, elle, reste vivante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" style=\"text-transform:none\"><strong>Conclusion : Apprendre \u00e0 lutter, lutter pour apprendre&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Dans un monde o\u00f9 la bureaucratie d\u00e9truit les \u00e9lans, o\u00f9 la langue de bois anesth\u00e9sie les consciences, o\u00f9 les politiques sociales se vident de tout contenu politique, l\u2019exp\u00e9rience des Black Panthers est une gifle salutaire. Elle rappelle qu\u2019\u00e9duquer, c\u2019est prendre parti, et que faire du social, c\u2019est faire du politique, ou ne rien faire du tout. Ce qu\u2019ils nous l\u00e8guent, ce n\u2019est pas un mythe romantique : c\u2019est une m\u00e9thode. Une \u00e9thique. Une p\u00e9dagogie. Celle qui refuse de n\u00e9gocier avec l\u2019injustice, et qui choisit la rue, les gens, les marges, comme lieux de savoir et de pouvoir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ce que les Black Panthers nous ont appris, c\u2019est \u00e0 ne plus demander la permission d\u2019exister.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le BPP nous invite \u00e0 d\u00e9sob\u00e9ir aux fatalismes, \u00e0 construire \u00e0 plusieurs, \u00e0 nommer ce qui nous ronge, et \u00e0 apprendre \u00e0 lutter, ensemble. Il nous invite \u00e0 d\u00e9sob\u00e9ir aux fatalismes, \u00e0 construire \u00e0 plusieurs, \u00e0 nommer ce qui nous ronge, et \u00e0 apprendre \u00e0 lutter, ensemble. Et surtout : \u00e0 ne jamais dissocier l\u2019\u00e9mancipation individuelle de la transformation collective.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">\u00ab\u00a0All power to the people\u00a0\u00bb, ce n\u2019est pas un slogan.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">C\u2019est un programme. Une \u00e9cole. Une mani\u00e8re de vivre. &nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Christophe Pruvot \u00ab\u00a0All power to the people\u00a0\u00bb : Tout le pouvoir au peuple. Slogan, cri, mot d\u2019ordre. Mais aussi ligne politique, boussole, p\u00e9dagogie. L\u2019histoire du Black Panther Party (BPP), n\u00e9 en 1966 \u00e0 Oakland (Californie), reste l\u2019un des mouvements les plus puissants, les plus radicalement populaires, les plus violemment r\u00e9prim\u00e9s, et pourtant les plus [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1953,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[8,9],"tags":[],"class_list":["post-1952","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-education-populaire-philosophie-politique-et-sociale","category-luttes-et-inegalites"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/christophepruvot.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1952","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/christophepruvot.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/christophepruvot.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/christophepruvot.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/christophepruvot.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1952"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/christophepruvot.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1952\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1954,"href":"https:\/\/christophepruvot.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1952\/revisions\/1954"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/christophepruvot.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1953"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/christophepruvot.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1952"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/christophepruvot.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1952"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/christophepruvot.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1952"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}