{"id":1947,"date":"2025-06-24T12:53:42","date_gmt":"2025-06-24T10:53:42","guid":{"rendered":"https:\/\/christophepruvot.org\/?p=1947"},"modified":"2025-07-17T11:55:12","modified_gmt":"2025-07-17T09:55:12","slug":"les-ateliers-educatifs-de-rue-une-ecole-de-la-rue-une-politique-du-quotidien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/christophepruvot.org\/index.php\/2025\/06\/24\/les-ateliers-educatifs-de-rue-une-ecole-de-la-rue-une-politique-du-quotidien\/","title":{"rendered":"Les ateliers \u00e9ducatifs de rue : une \u00e9cole de la rue, une politique du quotidien"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"text-transform:none\">Par Christophe Pruvot<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Aller \u00e0 la rencontre. Ne pas attendre qu\u2019ils viennent. S\u2019installer dans le battement du quartier, l\u00e0 o\u00f9 la vie palpite. Pas pour occuper, pas pour surveiller, encore moins pour animer. Mais pour habiter le dehors comme on habite le monde : en pr\u00e9sence, en lien, en lutte. C\u2019est cela, un atelier de rue. C\u2019est politique, c\u2019est \u00e9ducatif, c\u2019est profond\u00e9ment humain.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Sortir pour faire place : la p\u00e9dagogie sociale en mouvement<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Dans une \u00e9poque qui cloisonne, qui administre les relations comme on coche des cases, il y a des femmes et des hommes qui choisissent de d\u00e9sob\u00e9ir. De sortir. Non pas \u00ab hors les murs \u00bb pour faire joli sur un rapport d\u2019activit\u00e9, mais de sortir des logiques qui enferment, qui classent, qui trient.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Un atelier \u00e9ducatif de rue, ce n\u2019est pas une animation d\u00e9guis\u00e9e, ce n\u2019est pas une extension du bureau vers le square. C\u2019est une forme d\u2019engagement radical, au sens o\u00f9 il s\u2019agit de retourner aux racines de ce que c\u2019est qu\u2019\u00e9duquer : \u00eatre avec, dans le r\u00e9el, dans l\u2019instant, dans l\u2019histoire partag\u00e9e d\u2019un territoire.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">On ne vient pas d\u00e9poser un projet comme on d\u00e9pose une plaquette. On vient s\u2019ancrer dans un lieu : un bout de dalle, une pelouse griff\u00e9e par le bitume, une placette sans nom mais riche d\u2019histoires. Le choix de l\u2019espace est une d\u00e9cision politique. Il ne s\u2019agit pas d\u2019aller l\u00e0 o\u00f9 c\u2019est propre, l\u00e0 o\u00f9 c\u2019est valorisable, mais l\u00e0 o\u00f9 les enfants vivent, tra\u00eenent, r\u00e9sistent.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>La rue comme lieu d\u2019accueil<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">La rue n\u2019est pas une salle. Elle est brute, ouverte, travers\u00e9e de bruits, de regards, de passants. Mais la rue peut devenir un lieu d\u2019accueil si l\u2019on prend le temps de l\u2019habiter, si l\u2019on pose un tapis, un regard bienveillant, une parole ouverte.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">L\u2019atelier commence par une natte. Objet modeste et fondamental. Parce qu\u2019il ne dresse pas de barri\u00e8re, il n\u2019enferme pas. Il permet le mouvement, l\u2019all\u00e9e et venue, la fluidit\u00e9 du corps et des id\u00e9es. Sur ces tapis, on lit, on joue, on \u00e9coute, on rit, on cr\u00e9e. On n\u2019y \u00e9value rien, on n\u2019y exige rien. On y est ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Il y a plusieurs espaces, plusieurs intentions :<\/strong><\/p>\n\n\n\n<ul style=\"text-transform:none\" class=\"wp-block-list\">\n<li>un coin petite enfance avec des hochets, des poup\u00e9es, des jeux de construction<\/li>\n\n\n\n<li>une natte lecture, avec quelques livres bien choisis (histoires courtes, livres-jeux, imagiers)<\/li>\n\n\n\n<li>une natte de jeux de soci\u00e9t\u00e9, qui deviennent pr\u00e9textes au langage, \u00e0 la strat\u00e9gie, \u00e0 la coop\u00e9ration<\/li>\n\n\n\n<li>une activit\u00e9 artistique, culinaire ou plastique, o\u00f9 chacun trouve sa place dans un geste de cr\u00e9ation<\/li>\n\n\n\n<li>et toujours, un go\u00fbter pr\u00e9par\u00e9 par les enfants, servi dans le cercle, comme un rituel du partage<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Une organisation rigoureuse pour une libert\u00e9 r\u00e9elle<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">On pourrait croire que l\u2019atelier de rue est un bazar joyeux, une improvisation permanente. Il n\u2019en est rien. La libert\u00e9 y est rendue possible par une rigueur assum\u00e9e : celle des r\u00f4les, des temps, des espaces.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Chaque membre de l\u2019\u00e9quipe a sa fonction : accueil, animation, petite enfance, maraude, observation. Le capitaine du jour tient le cap, briefe, d\u00e9briefe, ajuste. Le rituel structure : installation, activit\u00e9s, histoire, go\u00fbter, conseil des pr\u00e9sents. Et chaque enfant peut tenir un r\u00f4le : ma\u00eetre de conseil, secr\u00e9taire, distributeur de go\u00fbter, musicien.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Cette ritualisation, loin d\u2019enfermer, donne un cadre \u00e0 la libert\u00e9. Elle permet aux enfants de s\u2019approprier le lieu, de prendre des responsabilit\u00e9s, de d\u00e9velopper des comp\u00e9tences sans qu\u2019on les leur impose. Et surtout, elle installe une s\u00e9curit\u00e9 affective, indispensable pour tout apprentissage.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Le dehors comme espace politique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Accueillir en milieu ouvert, c\u2019est refuser la logique du retrait. C\u2019est dire que les quartiers populaires ne sont pas des zones \u00e0 surveiller mais des espaces \u00e0 investir, \u00e0 honorer. C\u2019est dire que les enfants qui tra\u00eenent dehors ne sont pas des probl\u00e8mes \u00e0 r\u00e9soudre mais des sujets \u00e0 rencontrer.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">L\u2019atelier de rue est un acte politique. Il affirme que l\u2019\u00e9ducation ne se limite pas \u00e0 l\u2019\u00e9cole, que le soin ne se limite pas au bureau. Il cr\u00e9e du commun l\u00e0 o\u00f9 le syst\u00e8me a d\u00e9sert\u00e9. Il refuse la temporalit\u00e9 de l\u2019urgence, du projet court, de l\u2019insertion express. Il travaille dans la dur\u00e9e, la fid\u00e9lit\u00e9, la r\u00e9ciprocit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Il y a des enfants qu\u2019on voit grandir sur les tapis. Ils ne lisent pas \u00e0 l\u2019\u00e9cole, mais d\u00e9vorent les imagiers en rue. Ils parlent peu chez eux, mais prennent la parole dans le conseil des pr\u00e9sents. Il y a des m\u00e8res qui n\u2019osent pas franchir la porte du centre social, mais qui s\u2019installent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 pour parler, pour souffler, pour r\u00eaver.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>L\u2019atelier comme transformation douce<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Transformer l\u2019espace, c\u2019est aussi laisser une trace. Un jardin partag\u00e9, une fresque, un banc peint \u00e0 la main, une guirlande entre deux arbres. Ce sont des petits gestes qui changent le paysage. Qui disent : \u00ab nous sommes l\u00e0, et ce lieu a de la valeur. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Mais la transformation la plus forte est invisible : elle est dans les liens, les regards, la reconnaissance mutuelle. Elle est dans cette pr\u00e9sence t\u00eatue qui revient chaque semaine, m\u00eame sous la pluie, m\u00eame dans le vent, m\u00eame quand plus personne n\u2019y croit.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Une \u00e9ducation populaire incarn\u00e9e<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">C\u2019est \u00e7a, la p\u00e9dagogie sociale : une \u00e9ducation populaire incarn\u00e9e, ancr\u00e9e, subversive. Une \u00e9ducation qui ne cherche pas \u00e0 ins\u00e9rer mais \u00e0 relier, pas \u00e0 normer mais \u00e0 lib\u00e9rer. Une \u00e9ducation qui se pense en dehors des murs, mais aussi en dehors des normes, en dehors des grilles d\u2019\u00e9valuation, en dehors des attendus.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Les ateliers \u00e9ducatifs de rue ne sont pas un suppl\u00e9ment d\u2019\u00e2me. Ils sont l\u2019\u00e2me m\u00eame du travail social quand celui-ci retrouve sa vocation premi\u00e8re : \u00eatre un ferment d\u2019\u00e9mancipation, une main tendue sans condition, un espace de parole pour celles et ceux qu\u2019on n\u2019\u00e9coute jamais.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ils sont aussi un rempart. Contre la d\u00e9saffiliation, contre la d\u00e9shumanisation, contre les logiques comptables qui transforment l\u2019accompagnement en gestion de flux. Ils disent : nous ne renoncerons pas \u00e0 l\u2019humain.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Des ateliers, des gestes du quotidien<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Mais que fait-on r\u00e9ellement dans un atelier de rue ? Que produit-on ensemble, au-del\u00e0 des tapis, des rituels, des temps partag\u00e9s ? Quelles actions, quelles pratiques, quels gestes y sont d\u00e9ploy\u00e9s ? On n\u2019y vient pas pour distraire, occuper, animer. On y vient pour cr\u00e9er, r\u00e9parer, cultiver, jouer, penser, cuisiner, danser, parler, transformer. Les activit\u00e9s que nous y portons ne rel\u00e8vent jamais du loisir gratuit, mais d\u2019une volont\u00e9 de relier les corps, les imaginaires et les savoirs, dans une perspective d\u2019\u00e9mancipation populaire.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Nous y bricolons des bancs, r\u00e9parons des v\u00e9los, fabriquons des cabanes de fortune ou des biblioth\u00e8ques de rue. Avec trois planches et un tournevis, nous b\u00e2tissons un autre rapport au quartier : un rapport d\u2019appropriation, de transformation douce, de dignit\u00e9 mat\u00e9rielle. Chaque clou enfonc\u00e9, chaque morceau de palette sci\u00e9 avec un enfant est un acte contre l\u2019impuissance, contre la r\u00e9signation.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Nous y jardinons aussi. Pas pour fleurir une dalle municipale, mais pour remettre du vivant l\u00e0 o\u00f9 tout a \u00e9t\u00e9 b\u00e9tonn\u00e9. Nous plantons de la menthe, des tomates cerises, du basilic. Nous faisons na\u00eetre, sur des morceaux de trottoirs, des micro-territoires de r\u00e9sistance v\u00e9g\u00e9tale. Ce sont des jardins sans cl\u00f4ture, des potagers sans terrain, mais des lieux de soins et de transmission.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Nous y cuisinons. Dehors. Ensemble. Avec un four roquette bricol\u00e9 et des ingr\u00e9dients bon march\u00e9. Pas pour faire une animation culinaire, mais pour partager un repas qui n\u2019est pas juste nourrissant mais symboliquement r\u00e9parateur. On parle des manques, de la gal\u00e8re alimentaire, de l\u2019injustice de ne pas pouvoir acheter des fruits, du co\u00fbt des go\u00fbters \u00e0 l\u2019\u00e9cole. La cuisine devient politique. Le pain partag\u00e9 devient un acte de reconnaissance.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Nous y r\u00e9parons. Des habits, des jouets, des objets du quotidien. Nous cousons, reprisons, raccommodons ce que la soci\u00e9t\u00e9 jette, ce qu\u2019elle m\u00e9prise. Une couture, un ourlet, un bouton, c\u2019est un soin, une attention, une r\u00e9paration discr\u00e8te des blessures sociales. Et c\u2019est un savoir populaire que nous r\u00e9habilitons, une autonomie pr\u00e9cieuse que nous transmettons.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Nous y jouons, bien s\u00fbr. Mais pas pour faire passer le temps. Nous jouons pour entrer en lien, pour se reconna\u00eetre, pour exp\u00e9rimenter une autre mani\u00e8re d\u2019\u00eatre ensemble. Le jeu est s\u00e9rieux. Il est libre. Il est sans enjeu, donc profond\u00e9ment \u00e9ducatif. Il enseigne sans punir, il cr\u00e9e du commun sans exclure. Il est souvent le dernier refuge d\u2019une enfance encore possible.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Nous y d\u00e9battons aussi. On y pense. On y parle du monde. On y organise des \u201ccaf\u00e9s de trottoir\u201d sur les in\u00e9galit\u00e9s, des ateliers philo sur la libert\u00e9, des jeux pour interroger la justice, la loi, la norme. Les enfants disent leur vision du monde. Les ados racontent la police, le m\u00e9pris, la peur. Les adultes parlent de fatigue, de courage, de survie. Et on \u00e9coute. Pas pour analyser, mais pour construire une pens\u00e9e partag\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Nous y faisons du sport, mais pas pour performer. On bouge, on saute, on court, on danse. On lib\u00e8re le corps de la contrainte, de la honte, de la fatigue sociale. On r\u00e9investit le mouvement, non pas comme discipline, mais comme puissance. Et ce corps qui bouge, qui transpire, qui rit, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une r\u00e9ponse au monde fig\u00e9 et rigide qu\u2019on nous impose.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Et nous y parlons sant\u00e9. Parce que les enfants ne vont pas bien, parce que les parents s\u2019usent, parce que la violence s\u2019installe dans les silences. On parle hygi\u00e8ne, alimentation, maladies, mais surtout on parle du droit de se sentir bien, de prendre soin de soi, des autres, ensemble. On r\u00e9habilite le soin comme acte collectif, non-m\u00e9dicalis\u00e9, profond\u00e9ment politique.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Toutes ces activit\u00e9s sont des actes \u00e9ducatifs et politiques, parce qu\u2019elles redonnent prise sur le r\u00e9el, qu\u2019elles permettent de refaire corps avec les autres et avec son environnement. Elles ne sont pas d\u00e9coratives, elles ne sont pas annexes. Elles sont le c\u0153ur battant de notre pr\u00e9sence en rue.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Parce qu\u2019on n\u2019\u00e9duque pas hors du monde, mais dans le monde, avec le monde, et contre ce qui le d\u00e9shumanise.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Les rituels : faire lieu, faire temps, faire collectif<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ce qui fait la force des ateliers de rue, ce ne sont pas seulement les activit\u00e9s. C\u2019est la mani\u00e8re dont elles s\u2019inscrivent dans un cadre partag\u00e9, vivant, ritualis\u00e9. Parce que l\u2019espace public est travers\u00e9 de passages, d\u2019incertitudes, d\u2019impr\u00e9visibles, nous avons besoin de points fixes, de rep\u00e8res symboliques. Les rituels sont ces rep\u00e8res. Ils disent : \u201cici, quelque chose a lieu\u201d, \u201cce moment est \u00e0 nous\u201d, \u201cnous sommes ensemble\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le premier rituel, c\u2019est la r\u00e9gularit\u00e9 obstin\u00e9e. Toujours le m\u00eame jour, \u00e0 la m\u00eame heure, au m\u00eame endroit. Peu importe le temps, les absents, les obstacles. Cette fid\u00e9lit\u00e9 cr\u00e9e de la confiance. Elle transforme un lieu banal en lieu habit\u00e9, attendu, reconnu.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Avant m\u00eame d\u2019arriver, le briefing d\u2019\u00e9quipe est un temps de concentration, de partage, d\u2019ajustement. Chacun prend sa place, endosse un r\u00f4le, propose, \u00e9coute, se pr\u00e9pare. C\u2019est un moment pour penser ensemble, avant d\u2019agir ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">L\u2019installation sur place devient elle aussi un rituel. On d\u00e9plie les tapis, on pose les caisses, on trace les espaces. On ne fait pas juste \u201ccomme d\u2019habitude\u201d : on recr\u00e9e un espace d\u2019accueil \u00e9ph\u00e9m\u00e8re mais r\u00e9el, o\u00f9 chaque d\u00e9tail compte. On rend visible notre pr\u00e9sence, on marque le territoire du soin, de la relation, de l\u2019\u00e9ducation.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Vient ensuite le \u201cquoi de neuf\u201d, ce moment o\u00f9 l\u2019on prend la parole pour dire comment on va, ce qui s\u2019est pass\u00e9. C\u2019est une entr\u00e9e douce, une fa\u00e7on de se dire pr\u00e9sent, sans obligation, mais avec attention. Et puis le d\u00e9roulement des activit\u00e9s prend place, fluide, mouvant, mais toujours cadr\u00e9. Chacun sait qu\u2019il peut circuler, essayer, s\u2019arr\u00eater, revenir.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Le go\u00fbter, lui, est bien plus qu\u2019une collation. Il est un acte collectif, un rituel de partage. On le pr\u00e9pare, on le sert, on le partage, on y met de la forme. Il est souvent le seul repas collectif de la semaine pour certains enfants. Il ne s\u2019agit pas juste de manger, mais de dire qu\u2019on est digne d\u2019\u00eatre nourri ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Et puis, avant de partir, on prend le temps du conseil des pr\u00e9sents. C\u2019est un rituel d\u2019expression, d\u2019\u00e9coute, de co-gestion. Chacun peut parler. Un enfant anime, un autre \u00e9crit. On fait l\u2019exp\u00e9rience concr\u00e8te de la d\u00e9mocratie directe, au ras du trottoir.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Enfin, le rangement collectif et le d\u00e9brief d\u2019\u00e9quipe ferment la boucle. On range ce qu\u2019on a ouvert, on nettoie, on r\u00e9pare, on se dit ce qui a compt\u00e9. Ces gestes simples disent l\u2019importance de ce qui a eu lieu, ils lui donnent une m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Les rituels, dans un atelier de rue, ne sont pas des automatismes : ce sont des formes symboliques qui font tenir le collectif, honorent le temps pass\u00e9 ensemble, et rendent possible une \u00e9ducation non impos\u00e9e mais partag\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\"><strong>Conclusion \u2013 S\u2019ancrer dans la rue, habiter le monde<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Ce que nous faisons dans les ateliers de rue, ce n\u2019est ni un programme, ni un projet, ni une r\u00e9ponse institutionnelle. C\u2019est une pr\u00e9sence t\u00eatue dans un monde qui se retire. Une pr\u00e9sence qui dit : \u201cnous sommes l\u00e0, et cela compte\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Chaque atelier est une tentative. De relation. D\u2019\u00e9coute. De cr\u00e9ation. De r\u00e9paration. Une tentative de tenir debout, ensemble, dans un espace qui ne nous \u00e9tait pas donn\u00e9, mais que nous avons choisi d\u2019habiter. Parce que l\u2019espace public n\u2019est pas qu\u2019un lieu de passage : il peut redevenir un lieu de soin, de jeu, de pens\u00e9e, de d\u00e9mocratie, de culture.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Nous ne faisons pas simplement \u201cdes activit\u00e9s \u00e9ducatives\u201d. Nous travaillons \u00e0 la construction d\u2019un monde plus habitable. Un monde o\u00f9 les enfants peuvent parler sans \u00eatre coup\u00e9s. O\u00f9 les adultes ne sont pas renvoy\u00e9s \u00e0 leurs manques. O\u00f9 les savoirs populaires ont toute leur place. O\u00f9 les corps peuvent bouger librement, sans injonction ni regard m\u00e9prisant. Un monde o\u00f9 la rue ne signifie pas rel\u00e9gation, mais ouverture.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Cela demande de la rigueur, du collectif, de la dur\u00e9e. Cela demande des gestes simples mais pens\u00e9s, des pr\u00e9sences visibles, des mots pos\u00e9s, des silences respect\u00e9s. Cela demande de croire encore \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019un \u201cfaire ensemble\u201d, en dehors des proc\u00e9dures, en dehors des fiches, en dehors des \u00e9valuations. Dans le r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">L\u2019atelier de rue, dans sa modestie, dans sa t\u00e9nacit\u00e9, est une forme de r\u00e9sistance sociale et politique. Une mani\u00e8re de tenir contre l\u2019abandon. De tisser du commun l\u00e0 o\u00f9 l\u2019individualisme triomphe. De d\u00e9fendre une \u00e9ducation qui n\u2019\u00e9value pas, mais qui accueille. Une \u00e9ducation qui ne trie pas, mais qui relie.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-transform:none\">Et c\u2019est peut-\u00eatre cela, aujourd\u2019hui, la plus grande des radicalit\u00e9s : persister \u00e0 faire place \u00e0 l\u2019autre, l\u00e0 o\u00f9 tout nous pousse \u00e0 tourner le dos. Poser un tapis, \u00e9couter un enfant, r\u00e9parer un jouet, d\u00e9battre d\u2019un mot, planter une graine, cuisiner une soupe, tenir un conseil. Tout cela n\u2019a l\u2019air de rien. Et pourtant, c\u2019est tout. C\u2019est notre mani\u00e8re de dire que le monde peut encore \u00eatre r\u00e9invent\u00e9. Ensemble. \u00c0 hauteur d\u2019humain. Et toujours\u2026 en rue.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Christophe Pruvot Aller \u00e0 la rencontre. Ne pas attendre qu\u2019ils viennent. S\u2019installer dans le battement du quartier, l\u00e0 o\u00f9 la vie palpite. Pas pour occuper, pas pour surveiller, encore moins pour animer. Mais pour habiter le dehors comme on habite le monde : en pr\u00e9sence, en lien, en lutte. 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