La fraternité : ce qui ne se décrète pas


Par Christophe Pruvot

Mars 2026 (Notes de février 2020) à partir de livre LA FRATERNITÉ, POURQUOI ? » d’Edgar Morin.

La devise républicaine française associe trois mots : liberté, égalité, fraternité. Trois mots que nous répétons souvent comme s’ils formaient un tout harmonieux, un bloc cohérent, un équilibre naturel. Pourtant, ils ne s’imbriquent pas si facilement. Ils vivent dans une tension permanente. Ils s’appellent, se contredisent parfois, se corrigent aussi.

C’est précisément cette tension qu’explore Edgar Morin dans son ouvrage « La fraternité, pourquoi ? ».

Et ce qu’il nous rappelle est à la fois simple et profondément dérangeant : la fraternité est le seul des trois termes que l’on ne peut pas imposer.

Liberté, égalité : la loi peut agir

La liberté et l’égalité peuvent être encadrées par des lois.
Les sociétés modernes ont construit des dispositifs juridiques pour tenter d’équilibrer ces deux principes.

Mais cet équilibre est fragile.

La liberté, notamment lorsqu’elle devient liberté économique, tend à produire des inégalités. C’est l’une des critiques majeures adressées au néolibéralisme, qui transforme la liberté de quelques-uns en domination économique sur les autres.

À l’inverse, lorsque l’on cherche à imposer l’égalité de manière stricte, on peut limiter la liberté individuelle.

Ainsi, liberté et égalité sont prises dans une tension structurelle. Les lois tentent d’arbitrer cette tension. Elles cherchent à corriger les excès, à limiter les injustices, à organiser la vie collective.

Mais la fraternité, elle, échappe à cette logique.

La fraternité ne se décrète pas

On peut voter des lois sur la solidarité.

On peut créer des dispositifs d’aide, des mécanismes redistributifs, des politiques sociales. Mais aucune loi ne peut produire de l’affection, ni créer un lien entre les personnes.

La solidarité administrative peut exister sans fraternité. Elle peut même devenir froide, bureaucratique, mécanique.

La fraternité relève d’un autre registre : celui de la relation humaine.

Elle est un lien. Elle naît d’un rapport entre des personnes. Et sa source n’est ni l’État ni l’institution. Sa source, c’est nous.

L’individu : entre le JE et le NOUS

Edgar Morin rappelle que l’individu n’est jamais seulement un « je ».

Nous sommes toujours un mélange de moi et de nous.

Le JE, lorsqu’il se détache totalement du collectif, peut conduire à l’égoïsme, à l’isolement, à la solitude.

Mais l’être humain est aussi traversé par deux forces relationnelles fondamentales : le NOUS, qui renvoie au collectif, au sentiment d’appartenance et le TU, qui renvoie à la relation personnelle, à la rencontre avec l’autre.

C’est dans cette double relation (collective et intime) que se forme le sentiment de fraternité.

Le danger des fraternités fermées

Mais toute fraternité n’est pas forcément émancipatrice. Une fraternité qui se referme sur elle-même, qui se limite à un groupe fermé, peut rapidement se transformer en nationalisme, en patriotisme exclusif, en rejet de l’autre. Une fraternité purement communautaire peut devenir une frontière.

À l’inverse, la fraternité ouverte se tourne vers l’humanité. Elle reconnaît l’existence d’une communauté de destin humaine. Elle s’adresse aussi à l’étranger, à l’inconnu, à celui qui ne fait pas partie du cercle initial. Elle ouvre la possibilité d’une joie collective, d’un sentiment partagé d’appartenance à l’humanité.

Quand la fraternité devient illégale

Paradoxalement, il arrive que la fraternité entre en conflit avec la loi.

En 2012, une disposition juridique a introduit en France ce que certains ont appelé un « délit de solidarité » : aider des personnes en situation irrégulière pouvait être poursuivi.

Dans ces situations, la fraternité peut se retrouver du côté de la désobéissance. Elle peut conduire à enfreindre la loi lorsque celle-ci devient un instrument de discrimination ou d’oppression. La fraternité n’est donc pas seulement un sentiment moral. Elle peut devenir un acte de résistance.

L’entraide : une force du vivant

La fraternité ne concerne pas seulement les sociétés humaines.

Le penseur anarchiste Pierre Kropotkine s’est opposé à une lecture simplifiée de Darwin, selon laquelle la nature serait dominée par la seule compétition. Dans son ouvrage L’entraide, Kropotkine montre que les espèces les mieux adaptées sont souvent celles qui coopèrent le plus. On observe des formes d’entraide chez les fourmis, les abeilles, les loups, les singes, certaines plantes. Les êtres vivants développent des associations durables qui leur permettent de survivre et de prospérer.

Dans la nature, deux phénomènes illustrent cette dynamique. La symbiose qui est une  relation vitale entre espèces différentes et le mutualisme qui est la coopération bénéfique entre organismes. L’exemple classique est celui des fleurs et des insectes pollinisateurs : chacun dépend de l’autre.

L’entraide n’est donc pas une anomalie du vivant. Elle est une condition de son développement.

Coopération et conflit : une relation diabolique

Pour Edgar Morin, il serait pourtant faux d’opposer brutalement entraide et compétition. Les sociétés humaines (comme les sociétés animales) connaissent à la fois la coopération et le conflit. Solidarité et rivalité entretiennent un rapport qu’il qualifie de diabolique, au sens originel du terme : un rapport à la fois antagoniste et complémentaire.

La philosophie grecque exprimait déjà cette idée.  Concorde et discorde sont pères et mères de toutes choses. La concorde produit des organisations, des structures, des communautés. La discorde provoque des crises, des ruptures, parfois la désintégration des systèmes.

Dans la mythologie symbolique : Eros cherche à unir, Polémos cherche à opposer, Thanatos cherche à détruire. La fraternité relève du côté d’Eros : la force qui relie.

La fraternité dans les expériences humaines

On observe très tôt des formes de fraternité. Chez les enfants. Chez certains animaux.

La fraternité juvénile se manifeste souvent dans le jeu, dans la complicité spontanée.

Mais les structures sociales introduisent aussi des rôles.

Dans les sociétés traditionnelles la paternité renvoie à la protection mais surtout à la domination et la maternité renvoie à la nourriture et à la protection (le soin) également.

La fraternité, elle, apparaît lorsque surgit une chaleur affective faite d’entraide, de coopération, d’association et d’union. Elle constitue l’une des expériences les plus intenses de la vie humaine.

La fraternité comme expérience de vie

Beaucoup peuvent reconnaître ceci : les moments de fraternité comptent parmi les plus beaux moments d’une existence. Lorsque l’on donne son secours à quelqu’un. Lorsque l’on se sent utile. Lorsque l’on agit ensemble.

Ces moments donnent un sentiment de richesse humaine. Ils s’opposent aux forces qui fragmentent les sociétés : l’égoïsme, la mesquinerie, l’ambition individuelle.

Les fraternités fondées sur l’amitié et l’amour sont généralement ouvertes. Elles créent des espaces de respiration.

Edgar Morin parle parfois d’« oasis de fraternité ». Ces oasis peuvent être durables ou simplement provisoires. Mais même éphémères, elles réchauffent nos vies.

L’individualisme contemporain

Notre civilisation est marquée par un développement massif de l’individualisme.

Cet individualisme possède des aspects positifs comme l’autonomie, la responsabilité personnelle, la créativité, l’émancipation vis-à-vis des structures traditionnelles

Mais il comporte aussi des dimensions ambivalentes comme la compétition, la concurrence, l’obsession du profit, l’agressivité, les conflits, la domination.

Et parfois des effets franchement négatifs comme l’égoïsme, la dégradation des solidarités l’isolement social.

Les solidarités familiales, de voisinage, urbaines ou professionnelles se fragilisent. On parle beaucoup de communication, mais on se comprend de moins en moins. Les ressentiments et les incompréhensions se multiplient. Chaque JE tend à s’isoler. Et pourtant, partout renaît un besoin de NOUS.

La mondialisation : unité et repli

La mondialisation a créé un système de communication quasi immédiat. Nous pouvons être informés en temps réel de ce qui se passe à l’autre bout du monde. Mais paradoxalement, cette interconnexion s’accompagne souvent d’un repli.

La mondialisation produit une communauté de destin planétaire.

Les grands périls qui menacent l’humanité sont désormais communs : crise écologique, dérèglement climatique, accroissement des inégalités, conflits armés, instabilité économique.

L’humanité est plus liée que jamais. Mais cette unité ne doit pas effacer la diversité des cultures et des personnes. L’unité humaine s’exprime dans la diversité.

Comprendre l’autre suppose deux choses : reconnaître notre humanité commune et respecter nos différences.

Les oasis de fraternité

Malgré les fractures du monde contemporain, des espaces de fraternité continuent d’exister. Edgar Morin les appelle les oasis. Ce sont des lieux où l’échange est permanent. On peut les trouver dans des associations, des initiatives citoyennes, l’économie solidaire, des collectifs locaux.

Ces oasis sont des espaces de résistance spontanée. Elles permettent à chacun de s’épanouir comme JE dans le NOUS.

Le local et le mondial

Il ne s’agit pas d’opposer mondialisation et enracinement local. Au contraire. Plus le monde devient global, plus le local devient essentiel.

Les territoires peuvent devenir des oasis de vie, à condition qu’ils soient reliés entre eux.

La question n’est pas de choisir entre croissance et décroissance, mais de déterminer ce qui doit croître et ce qui doit décroître.

Une responsabilité humaine

L’avenir reste incertain. Le problème fondamental de l’humanité n’est peut-être pas seulement technologique ou économique. Il est aussi humain. Il concerne notre capacité à développer la compréhension, l’amour et la fraternité.

Cela suppose plusieurs choix.

Créer des îlots de vie.
Multiplier les lieux de résistance et de solidarité.
Avoir conscience de notre communauté de destin.
Maintenir l’unité humaine dans la diversité des cultures.
Assumer une responsabilité collective envers l’humanité.

Et surtout, choisir le camp d’Eros.

La force qui relie plutôt que celle qui divise.

La fraternité comme chemin

La fraternité n’est pas une solution miracle. Elle ne supprime ni les conflits ni les rivalités. Mais elle constitue une force de résistance à la cruauté du monde. Si elle reste un simple mot gravé sur les frontons des mairies, elle ne change rien.

Mais si elle devient une pratique, un lien vécu, une expérience partagée, elle peut ouvrir une autre perspective. Peut-être que le futur ne naîtra pas d’un grand projet global. Peut-être qu’il naîtra d’une multitude d’oasis fraternelles, dispersées mais reliées. Des avant-gardes humaines. Des lieux où l’on continue de croire que l’aventure humaine mérite d’être vécue ensemble.